Le livre des 2600 ans

 

 

 

 

Ce livre raconte la plus longue histoire de France.

Sur le plan de l'ancienneté, aucune ville française ne peut rivaliser avec Marseille. Paris n'était encore qu'un village lacustre circonscrit à une île de la Seine, que, depuis près de six siècles, abrité des vents dominants par sa calanque originelle, un port bordé de quais, d'entrepôts et de remparts en pierres roses, dont le soleil du midi exaltait le pastel, accueillait les navires en provenance de toute la Méditerranée, Massalia.

Une cité, dit la légende, née en l'an 600 avant Jésus-Christ des amours d'une princesse ligure pour un marin grec. Gyptis, fille du roi Nann avait tendu la coupe nuptiale à Protis, le capitaine venu de Phocée, ce port grec d'Asie mineure d'où l'avaient chassé la surpopulation et l’esprit d’aventure. Dès sa naissance, Marseille servait déjà de refuge à l'immigré entreprenant. Durant sa longue existence, elle ne cessera de "fabriquer des Marseillais" avec ceux que le ressac de l'Histoire aura déposés sur son rivage.

La légende était belle. Massalia, fille de l'amour, accueillant l'étranger, quand Rome avait été baptisée dans le sang et peuplée par le rapt...

Plus prosaïquement, d'avisés commerçants grecs d'Ionie, avaient trouvé en ces lieux, dès longtemps fréquentés par les Phéniciens et les Rhodiens, de nouveaux débouchés à leur négoce. Tant il est vrai que la soif de profit transforme plus sûrement les hommes en conquérants que "l'ivresse d'un rêve héroïque et brutal" qu'évoque le poète.

Ilôt de civilisation grecque aux rives du monde barbare, puis dans l'océan romain, devenant très vite la plus importante cité de la Méditerranée occidentale, avec ses vingt mille habitants, Massalia, idéalement placée pour commercer avec la Gaule, au débouché du grand Rhône, était en fait un état, battant sa propre monnaie, essaimant ses propres comptoirs et colonies sur la future Côte d'Azur, jusqu'à Nice. Cet état n'hésitera pas à défier le maître du monde - Jules César - en dressant ses remparts sur la route de son ambition.

En ce vingt-sixième siècle de son ère, Marseille vient de renouer concrètement avec les vestiges de ce glorieux passé (dont faisaient foi maints textes des plus anciens auteurs), en retrouvant, sous les terrains situés derrière la Bourse et près de l'hôtel-de-ville, une partie du port antique, des quais et entrepôts, bordés des remparts et des tours qui bravèrent César.

Massalia vaincue, et rebaptisée Massilia, à la romaine, saura se préserver de la décadence de 1'Empire auquel elle s'est incorporée non sans réticences, jusqu’à ce qu’elle tombe tardivement, comme un fruit mûr dans l'escarcelle des Francs. Les Mérovingiens, hommes du nord, ne se préoccupent guère de cette lointaine possession. Marseille profite de cette vague tutelle pour tourner le dos à ses maîtres.

Elle ne fera que cela tout au long des vingt siècles à venir. De Charles Martel, venu la ravager en 739, pour la plier à sa loi, jusqu'à Louis XIV, obligé, en 1660, d'arriver en personne, accompagné de 6000 hommes de troupe, pour faire comprendre à la rebelle que "l'État c'est lui" même à Marseille, la cité ira de tutelle en tutelle. Des vicomtes nommés en 948 par Conrad, roi de Bourgogne et d’Arles aux comtes d'Anjou (1246) - en passant, dans la première moitié du XIIème siècle, par une tentative aussi originale que prématurée de République marseillaise, administrée par des citoyens élus par les six quartiers de la ville et coiffés par un podestat !

Ballottée d'un suzerain, d'un pouvoir à l'autre, par le jeu des alliances, des mariages et des intérêts, la cité parviendra malgré tout à tirer son épingle du jeu et ne cessera d'affirmer sa spécificité.

C’est cette volonté, cette revendication d’être librement soi-même, qui fait l'originalité de la longue et tumultueuse histoire que nous avons voulu raconter ici.

Car le goût de la liberté a toujours prédominé dans cette ville singulière. Une liberté qui trouvera les Marseillais toujours prêts à se battre contre le pouvoir "venu d'ailleurs", détestant les despotes, rétifs au centralisme étatique, allergiques au jacobinisme, peu enclins à se fondre dans le creuset national. Et cela des rois de France aux modernes " décideurs " de la République.

Le goût de l'indépendance n'est pas ici une mode passagère, il fait partie des gènes. Il ne faut jamais oublier quand on parle de Marseille, que sur les vingt-six siècles de sa longue histoire, la ville en a passé vingt-et-un en dehors de l'histoire de France! Cela laisse forcément des traces.

Républicaine sous l'Empire, royaliste sous la République, fer de lance de la Révolution à qui elle donna son hymne et "500 braves sachant mourir" pour prendre d'assaut les Tuileries, Marseille sera fédéraliste dès que le jacobinisme entendra la mettre au pas.

Le reste de l'Hexagone observe depuis toujours, avec un peu de commisération sans doute, et beaucoup d'envie peut-être, tour à tour avec amusement ou agacement, cette cité singulière, accrochée au ventre de la France comme une breloque saugrenue au gilet d'un notable.

Il faut se faire une raison: rien ici ne procède de la logique nationale. Si l'emblème de la cité n'était pas le soleil et la mer, si ses armes n'associaient pas le bleu du ciel et la blancheur des rochers qui forment un amphithéâtre naturel où s'étend la cité, si sa devise n'était pas "Actibus immensis urbs fulget massiliensis" (la ville de Marseille resplendit par ses actes immenses), nul doute que le phénix, l'oiseau qui renaît de ses cendres, lui conviendrait le mieux.

C'est quand on la croit le plus près de sa fin qu'elle trouve en elle les moyens de sa survie et de sa renaissance, ne comptant que sur ses propres forces. En 1423, les troupes d'Alphonse d'Aragon n'en laissent pas pierre sur pierre. Un siècle plus tard, François Ier arrive dans un port florissant dont il peut faire l'axe de sa politique méditerranéenne. Au début du XVIIIème siècle, la Grande Peste l'isole du royaume - qui la regarde agoniser - et dévore la moitié de ses enfants. A la fin du même siècle Marseille est devenu un port mondial ouvert sur l'Amérique, l'Orient et les Indes. L'Empire ruine son commerce et l'affame. Soixante ans plus tard, l'ouverture du canal de Suez procure une exceptionnelle rente de situation à ce port devenu "Porte de l'Orient". Il va connaître pendant cent ans son âge d'or, tandis que ses armateurs et négociants bâtissent des empires commerciaux.

Il est même arrivé que son équipe de football, écrasée 4 à 0 à la mi-temps par l'adversaire, termine le match en vainqueur, 5 à 4 (OM-Montpellier, 22 août 1998).

Si la Porte de l'Orient n'est plus, si le port qui bâtit sa prospérité sur l'empire colonial a vécu, son site incomparable - à la fois maritime et terrestre - demeure, celui qui séduisit les pères fondateurs et a été redécouvert par le monde entier à l'occasion de la retransmission télévisée des matches de la Coupe du Monde 98 de football.

Il ne faut pas non plus perdre de vue les atouts et le potentiel culturel scientifique, humain, que représente encore cette cité à l'orée du troisième millénaire. En dépit des avatars de sa longue histoire, Marseille, toujours vivante, croit encore en son avenir.

Il ne faut jamais désespérer de cette ville.

C'est ce que ce long récit, plein de bruit et de fureur, peuplé de personnages hauts en couleurs comme un roman d'Alexandre Dumas, a voulu montrer.

Nous y serons parvenus si, au terme de ce long voyage dans le temps et l'espace - le premier à raconter comme elle le mérite la ville de ces cinquante dernières années - chacun peut reprendre et pérenniser à son compte le slogan éphémère qui fut celui de la ville lors du Mondial 98: "Fiers d'être Marseillais".

 

 

 

 

 

Roger Duchêne