Des lettres de femmes très masculines


Publiée en 1665 et écrite sept ou huit ans plus tôt, l'Histoire amoureuse des Gaules, roman satirique sur les mœurs du temps, représente littérairement l'existence de vraies lettres féminines. Son auteur, Bussy Rabutin, cousin de Mme de Sévigné, y a inséré 18 lettres d'hommes et 10 de femmes, signe de la présence (inégale) des femmes dans le commerce épistolaire amoureux. L'homme écrit pour demander les faveurs de la belle; celle ci répond. Mais toutes les lettres, qu'elles soient d'hommes ou de femmes, sont présentées comme des gestes de communication, non comme des textes écrits pour un autre lecteur que le destinataire .

Les épistoliers ou épistolières y soignent l'expression pour séduire le lecteur (ou la lectrice) désigné du message, jamais un public collectif de lecteurs anonymes. Mmes d'Olonne, de Fiesque ou de Châtillon, qui écrivent les lettres féminines du roman, n'ont pas de projet littéraire. Elles utilisent un outil, la lettre, dans le cadre de leur relations d'amour et de société. Cette image (cette représentation) est d'autant plus significative de la réalité épistolaire du temps qu'elle est truquée: les lettres de l'Histoire amoureuse sont des éléments d'une œuvre littéraire, et toutes de la main de l'auteur de cette œuvre un homme.
Parallèlement à ces lettres représentant la pratique épistolaire, des recueils collectifs offrent à l'admiration de leurs lecteurs les lettres qui sont alors considérées comme les meilleurs spécimens du genre épistolaire . La disproportion entre les lettres selon le sexe y est énorme. Dans les deux tomes de Lettres nouvelles de Nicolas Faret (1627, nombreuses réimpressions), il n'y a pas une seule lettre de femme. Il n'y a pas non plus de noms de femmes dans le titre du Bouquet des plus belles fleurs de l'éloquence cueilli dans les jardins des sieurs du Perron, Coëffeteau, du Vair, Bertaud, d'Urfé, Malherbe, d'Audiguier, La Brosse, du Rousset, La Serre, anthologie à grand succès de lettres publiée par le dernier auteur nommé (1624, très nombreuses réimpressions).

C'est pour lutter contre cette exclusion que le féministe Charles du Boscq publie en 1635 un Nouveau Recueil de lettres de dames de ce temps nouveau parce que la matière en est nouvelle, non parce qu'elle s'inscrirait à la suite d'un précédent recueil. « Ne refusez pas votre faveur, dit l'auteur à la dédicataire du livre, Mme de Puisieux, à ces belles inconnues qui n'entrent au monde que pour venger l'honneur des dames et faire voir à toute la terre que les lettres ne sont pas seulement l'héritage de notre sexe [masculin], et que c'est à tort que nous nous vantons d'être les rois de l'empire des sciences [du savoir faire littéraire] ». Déclaration qui prouve que loin d'être les championnes du genre, les femmes s'en trouvent injustement exclues.

Et c'est parce que la lettre était à l'époque considérée comme un apanage masculin que l'auteur du recueil se croit obligé de justifier son projet. « Il n'y a point d'apparence de dire que cela choque la bienséance, car si l'on ne trouve point mauvais qu'elles sachent faire un compliment, on ne doit pas trouver étrange qu'elles le sachent écrire. » Malgré son titre, le livre de du Boscq n'est qu'un recueil de modèles des lettres que les femmes ont pu, peuvent ou pourraient écrire dans diverses situations de la vie, non de lettres réellement écrites par elles. Une dame, dans la première, prie son correspondant de « revenir à Paris et le dégoûte de la campagne ». Dans la seconde, elle se moque des provinciaux. Puis elle traite de sujets moraux. Elle parle de la richesse, de la maladie et de la mort. Elle parle d'amant et de serviteur selon les conventions de la galanterie.

Contrairement à ce que du Bosq a voulu faire croire, le Nouveau Recueil de lettres de dames de ce temps ne relève pas des anthologies de chefs-d'œuvres épistolaires, mais d'une para-littérature née des besoins de gens incultes. Il est le pendant féminin des masculins Secrétaires et Fleurs du Bien dire, alors nombreux à proposer des modèles de lettres à qui voulait et ne savait s'acquitter de ses obligations ou de ses besoins épistolaires . Mme de Sévigné n'avait que mépris pour le "style à cinq sols de ces recueils" bon marché, au contenu aussi faible que leur prix. La carence des femmes auteurs de lettres est patente en ce que du Boscq n'en peut donner au public que de « belles inconnues ». Aucun nom de dames n'apparaît dans le titre ni dans la table des matières de son recueil. Nulle signature féminine n'authentifie cet exercice de style L'auteur affirme qu'il n'a fait que « prêter la main à l'entreprise » de ses « inconnues ». C'est un euphémisme: il a écrit lui même ses prétendues lettres de dames. De son projet, de la façon dont il l'a réalisé, il ressort clairement que la lettre, au moment où il publie son livre, n'est absolument pas un genre féminin.