Le genre épistolaire est originellement un genre masculin

La raison en est simple. Du point de vue littéraire, il n'existe alors de lettres qu'au sein du genre épistolaire hérité des Anciens, donc conformes à un certain modèle défini par eux ou à partir d'eux. Marc Fumaroli, dans une étude parue en même temps que celle de F. Nies, a fortement mis en valeur l'importance de la lettre comme genre littéraire. « En dépit du culte rendu par l'humanisme à Cicéron et Démosthène, écrit il par exemple, ce n'est pas sur l'oratio à l'antique qu'eut lieu le grand débat humaniste sur la prose, la querelle du cicéronianisme, mais sur la lettre et le style épistolaire, seuls rivaux laïcs en dernière analyse de l'éloquence sacrée. » Et plus loin: « Cette éminence extraordinaire du genre épistolaire dans la littérature humaniste est évidemment en continuité directe avec la tradition médiévale, qui avait fait de la lettre, avec le sermon, un des deux genres majeurs en prose. » En prose latine évidemment.

Cette place capitale et le caractère technique des discussions qui en résultent en font à la fois un genre éminemment littéraire et éminemment masculin, puisqu'alors seuls les hommes sont qualifiés pour traiter de littérature (au sens fort), à plus forte raison pour en pratiquer les « genres ». En 1522, avec son De conscribendis epistolis [De la manière d'écrire des lettres], Erasme introduit dans la lettre « un principe d'infini » qui brise le cercle « où des pédants barbares voulaient enfermer le genre épistolaire ». Admettons, et admettons aussi la conséquence qu'en tire Marc Fumaroli: « Il y a deux rhétoriques, l'une scolaire et servile, l'autre appropriée à la liberté des grandes âmes, et qui leur ouvre la voie de l'originalité personnelle. » Reste que ces « grandes âmes » sont des âmes d'homme, nourries de culture gréco latine.
A la fin du XVIème siècle, « Montaigne et Juste Lipse acclimatent définitivement dans la culture catholique la conception érasmienne de la lettre », affirme encore Marc Fumaroli. Il rappelle l'importance de la préface de Juste Lipse à sa première centurie de Lettres en 1586, « manifeste capital dans l'histoire de la lettre classique », préface qui n'émane pas d'un maître de rhétorique, « mais d'une personne privée, dans la plénitude de son indépendance spirituelle, qui médite sur son œuvre d'épistolier ». Tout cela est vrai et important. Avec Lipse, le genre épistolaire se trouve défini comme le lieu de la spontanéité, qui « dédaigne la réécriture et la relecture », moyen d'« expression par excellence de l'individu d'exception ». La lettre « est l'instrument par excellence de l'autoportrait d'une grande âme », autoportrait « à facettes, en relief, qui reflète les divers niveaux de la conscience de soi ».

Ce développement, qui définit une lettre libérée classique, ne s'applique en fait que très partiellement à la lettre autrement libérée du XVIIème siècle, et pas du tout aux lettres de femmes de la même époque. Les mots sont trompeurs. Par « classique », Marc Fumaroli entend la lettre définie par les humanistes à partir des doctrines et des pratiques des Anciens, non la lettre de ce que nous appelons l'époque classique. Erasme, dit il, tient « pour acquise la préparation rhétorique »; plus libéral encore, Lipse « s'en remet à une culture déjà acquise pour alimenter la copia [l'abondance] de la lettre et à un jugement déjà formé pour adapter l'écriture épistolaire aux circonstances et au destinataire ». Mais, justement, cette préparation n'est acquise que pour ceux qui l'ont eue (donc pas les femmes), et retenue (c'est à dire pas ou peu de nobles qui oublient vite le peu qu'ils ont appris pendant de brèves études). Enfin, pour Erasme comme pour Juste Lipse, il s'agit de lettres en latin, non en langue vulgaire, donc de lettres de techniciens de la littérature ou du savoir, non de lettres de « dames et de cavaliers » comme on dira bientôt .

Il faut se rendre à l'évidence : plus la lettre est l'objet des soins attentifs des théoriciens humanistes parce qu'elle est pour eux un genre important, plus on en publie d'exemples en latin, moins elle est un genre féminin. Elle ne le devient pas davantage quand on s'avise de transplanter en français cette lettre « classique », ou plutôt humaniste. En 1969, j'ai montré dans Mme de Sévigné et la lettre d'amour l'importance des efforts de « ceux qui, dès le XVIème siècle, conscients de la valeur de la lettre, ont entrepris de doter la langue française des chefs d'œuvre qui lui manquaient dans un genre qui tirait son prestige de la tradition gréco latine, et de l'exemple des Italiens et des Espagnols » ajoutons des théoriciens humanistes: « Reprenant l'œuvre de la Pléiade, incomplète sur ce point, des auteurs ont voulu ajouter un chapitre à la Défense et illustration de la langue française, et donner à la lettre écrite en langue vulgaire le prestige dont elle ne jouissait auparavant qu'à condition d'être rédigée en latin. »

Trois principaux noms sont à retenir dans cette entreprise: Etienne du Tronchet, Etienne Pasquier, Guez de Balzac. Trois noms d'hommes, dont les premiers recueils de lettres françaises paraissent respectivement en 1569, 1586 et 1624. Sans entrer dans le détail, on rappellera seulement que ces auteurs proposent leurs lettres au public comme des preuves qu'on peut faire d'aussi belles lettres en français qu'en latin (et en italien), qu'ils partent donc des même principes que les Anciens et que les humanistes théoriciens ou praticiens de la lettre latine. « Le grand débat autour des Premières lettres de Balzac, explique Marc Fumaroli, oppose un héritier de Lipse, Balzac, et un héritier d'Erasme, Don Jean Goulu. » Pour Balzac, comme pour Lipse, « la lettre est une œuvre écrite qui doit s'imposer au lecteur par la vigueur du trait ». Il recherche « savamment un effet d'harmonie et de musicalité ». Sa rhétorique « penche du côté de l'éloquence soignée ».

La disposition des textes fait partie de l'organisation de l'œuvre, indépendante des circonstances fortuites qui entourent au contraire et conditionnent la pratique épistolaire. Peu importe pour du Tronchet, Pasquier ou Balzac que la lettre ait ou non été réellement envoyée, et dans le cas où elle l'a été, qu'elle ait été ou non reçue, abrégée, allongée, corrigée, quasi réécrite avant d'être imprimée. On ne se soucie ni d'ordre chronologique, ni de distinguer les destinataires. C'est à l'auteur de composer son recueil dans les règles de l'art. Pour ceux qui publient alors des lettres françaises, la lettre est un genre littéraire qui suppose de la culture et du métier. Sauf exceptions rarissimes, les femmes n'en ont pas.