Voiture le libérateur

Une première révolution intervient avec la publication des lettres de Voiture. Il était mort en 1648 sans avoir pris soin de réunir et de publier ses œuvres, majoritairement composées de lettres. Pinchêne, son neveu, le fit en 1650. Il y joignit une importante Préface qui attribuait aux femmes une importance capitale sur leur rédaction et sur leur valorisation posthume . Il n'avait, disait il, mené cette entreprise que sur la pression des amis de son oncle, et surtout de femmes du grand monde (Mme de Longueville, Mme de Montausier, fille de Mme de Rambouillet, la marquise de Sablé), qui « ont jugé qu'il approchait fort des perfections qu'elles se sont proposées pour former celui que les Italiens nous décrivent sous le nom de parfait courtisan, et que les Français appellent un galant homme ». De son vivant, Voiture s'est distingué par sa parfaite galanterie .

Parmi les « talents avantageux » qui le rendaient agréable dans le « commerce du monde », explique Pinchêne, il avait « ceux de réussir admirablement en conversation familière, et d'accompagner d'une grâce qui n'est pas ordinaire tout ce qu'il voulait faire ou qu'il voulait dire ». La galanterie est un art de dire. C'est également une certaine attitude par rapport à la culture. Voiture ne laisse pas « d'avoir beaucoup d'étude et de connaissance des bons auteurs », mais à la différence des pédants, il ne l'étale pas, il s'en sert avec « une grande adresse ». Quand il traitait d'un point de science ou devait donner son jugement, « il s'y prenait toujours d'une façon galante, enjouée, et qui ne sentait point le chagrin et la contention de l'école. Il entendait la belle raillerie, et tournait agréablement en jeu les entretiens les plus sérieux ».

Cette capacité là est d'autant plus prisée dans le monde qu'en France, on y vit dans la compagnie des femmes, ce qui exclut le pédantisme. A la fin de sa préface, Pinchêne leur confie l'avenir de son oncle, car, dit il, « dans la délicatesse du goût des dames et l'extrême politesse qu'elles demandent dans les écrits et dans l'entretien, il a toujours eu le bonheur de leur plaire et de réussir auprès d'elles ». La réputation mondaine et la gloire littéraire sont désormais entre leurs mains. Voiture, dans cette présentation, apparaît moins comme un auteur admirable par son art d'écrire que comme le modèle d'un art de vivre: il a été le plus parfait galant de la meilleure société.

Ses lettres et ses poésies sont littérairement le produit brut de cette galanterie vécue. Elles lui sont si indissolublement liées que la lecture en est difficile, voire impossible sans explications, à ceux qui n'ont pas partagé la connaissance qu'avait l'auteur des milieux où elles sont nées. A la différence des lettres latines des humanistes, ou françaises de leurs émules, les lettres de Voiture ne sont pas des textes écrits selon les lois d'un genre, en fonction d'une certaine idée de la lettre, lieu d'une création littéraire digne de la production épistolaire des Anciens, digne de passer comme elle à la postérité. Voiture écrit simplement parce que la vie l'a éloigné de ses amis. L'existence de chacune de ses lettres, son organisation, son ton, son contenu résultent entièrement des circonstances. C'est après la mort de l'épistolier qu'on en a fait une œuvre. Non sans difficultés.

« Ce sont ses amis plutôt que lui même, explique Pinchêne, qui ont publié ses ouvrages. » Un groupe social a voulu avoir le plaisir de se retrouver mis en scène par un des siens. Dès lors, la lettre ne vaut plus par la seule qualité de son texte, ou de la « grande âme » qui l'aurait écrite, mais par l'ensemble des particularités qu'elle contient sur celui qui a écrit la lettre et sur le milieu privilégié auquel elle était destinée. « Ce qui n'est que trop évident, explique Pinchêne à son lecteur, par des périodes et des pages même tout entières de divers sens, tellement nés dans son sujet et étroitement attachés aux circonstances des temps, des lieux et des personnes que, hors de là, il ne saurait être trouvé bon, ni goûté et estimé selon leur juste valeur. Ce qui m'a obligé de te faire souvent de longs titres, qu'il a fallu mettre par nécessité à moins que de te donner ces écrits sans te donner en même temps les moyens de se faire entendre. »

A l'inverse de la lettre qui a été écrite ou profondément remaniée par son auteur en vue de la publication (la lettre de du Tronchet ou de Balzac), la lettre d'un épistolier, en l'occurrence Voiture, qui pratique la vraie lettre, moyen de continuer malgré l'absence des relations personnelles ou de société, n'est pas directement accessible au public. La difficulté est là en effet: comment un texte, même travaillé galamment en vue de plaire à un public précis et choisi, peut il devenir littérairement intéressant pour un public différent, nombreux et anonyme ? Même si l'éditeur, comme Pinchêne, y a opéré des retranchements de ce qu'il jugeait trop obscur ou moins intéressant. Le résultat est là pourtant: les lettres de Voiture ont plu et continué de plaire au delà de leur public initial. Il y a désormais un précédent.

« Il y a un avant et un après Voiture », écrit Micheline Cuénin , qui cite Costar et le père Bouhours pour autoriser son affirmation. « Par Voiture, ajoute t elle, les circonstances ont permis un retour de la lettre à la vie privée. » Non pas retour en vérité, mais accès. Ou, mieux, accès à la littérature de lettres écrites pour les besoins de la vie privée. Donc accès à la littérature désormais possible, quoiqu'incertain et même improbable, de lettres résultant d'une simple pratique épistolaire et non de l'expression d'un auteur à l'intérieur d'un genre défini. Rien ne s'oppose, dans ces conditions, à ce que la lettre soit ou ne devienne, sinon un genre féminin, du moins parfois le résultat d'une pratique féminine.

Voiture est un homme, mais son succès et sa publication lui sont venues des femmes, qui ont par là, indirectement, contribué à la libération de la lettre. Elles ont sorti la lettre du carcan des genres reconnus pour la conduire vers la lettre privée, personnelle, affranchie de toutes règles, sauf celles qu'elle se donne spontanément en fonction du correspondant. Dès lors que pour écrire une lettre susceptible d'être jugée digne de la publication, il n'est plus besoin d'avoir une grande âme, une culture acquise et la connaissance des lois du genre, chacun de ceux qui prennent la plume pour écrire à une personne absente peut devenir éventuellement (et même fortuitement) un épistolier reconnu. Chacun ou chacune. Et plutôt chacune que chacun s'il s'avère que les femmes écrivent plus que les hommes. Par exemple parce qu'elles ont plus de loisir ou plus de goût de la communication.

Pinchêne n'a publié que les lettres de Voiture, mais son oncle n'écrivait pas dans le vide. Ses lettres sont l'une des voix des multiples dialogues qu'il entretient avec ses amis lointains, et cela aussi les distingue structurellement des lettres relevant du genre épistolaire dont chacune vaut par elle même et ne suppose pas de réponse. Voiture écrit à des correspondants qui lui répondent, et il répond à ces réponses. Plusieurs de ces correspondants sont des femmes, Mme de Rambouillet, ses filles, Angélique Paulet, Mlle du Vigean par exemple. Leurs lettres s'inscrivent dans cette pratique épistolaire attestée quoique n'ayant pas fait l'objet de publication, que rappelait F. Nies. Pourquoi l'aventure arrivée à Voiture n'arriverait elle pas à une femme, qui se retrouverait comme lui publiée à titre posthume ? Elle arrivera en 1697 aux correspondantes de Bussy, dont Mme de Sévigné .