Une révolution: la poste au service de tous

Passer de la lettre de Balzac à la lettre de Voiture, c'est opérer toute une révolution, insuffisamment mesurée. C'est passer d'un art de la lettre codifié par une longue tradition à l'intérieur d'un genre épistolaire (masculin) reconnu et prestigieux, à une pratique anarchique de l'écriture par un épistolier (ou une épistolière) qui ne suit pas de règles, mais des usages, et ne dépend que des circonstances particulièrement des contraintes liées aux moyens de transmission de ses lettres. Pour envoyer les siennes et en recevoir des réponses, Voiture profite du réseau de la poste tel qu'il est constitué au moment où il écrit . Ses lettres comportent maintes allusions (souvent écourtées ou supprimées par leur éditeur) aux conditions de leur acheminement.

Beaucoup de lettres conservées dans les archives, mais aussi les descriptions des romans, de l'Astrée à La Princesse de Clèves, en passant par l'Histoire amoureuse des Gaules, montrent qu'on s'écrit beaucoup à l'intérieur d'un même groupe social en employant un domestique pour porter les lettres d'une maison à l'autre. Mais à peu près tout le courrier envoyé à distance passe par la poste, y compris entre personnages de très haut rang, lettres d'Henriette d'Angleterre, belle sœur de Louis XIV, à son frère Charles, roi d'Angleterre, lettres de Condé et de son fils d'Enghien à la reine de Pologne par exemple . J'ai montré ailleurs à quel point les lettres de Mme de Sévigné à Mme de Grignan sont filles de la poste, et n'auraient pu exister telles qu'elles sont, avec leurs imbrications de réponses et d'échos, sans la réorganisation effectuée par Louvois juste avant la séparation des deux femmes. C'est grâce à la poste qu'elles ont pu correspondre durablement à jours fixes, deux, puis trois fois par semaine.

On ne saurait trop insister sur cette double révolution du milieu du XVIIème siècle: le développement de la poste aux lettres, la publication de lettres qui n'avaient pas été écrites pour être publiées la seconde révolution étant, au moins en partie, une conséquence de la première. La poste aux lettres, avec ses départs fréquents et réguliers, transforme le rapport à l'écriture d'une lettre, qui n'est plus un événement lié à l'envoi, nécessairement rare, d'un messager, ou à l'occasion, fortuite, du voyage d'une personne connue. Elle répand dans le monde une forme d'écriture, longtemps réservée aux « secrétaires » ou aux savants, puis élargie aux auteurs de lettres comme du Tronchet et Balzac.

L'existence de la poste banalise le fait d'écrire. Comme le dit Mme de Sévigné, on écrit « sans en faire une affaire ». La créativité des individus trouve un merveilleux moyen de se donner carrière dans ce nouvel instrument d'expression, particulièrement libre, et il n'est pas si étonnant qu'au bout du compte quelques chefs d'œuvres en soient résultés, dont quelques uns ont été jugés dignes de la publication, toujours posthume à ce qu'il semble. En libérant la lettre des servitudes du genre épistolaire, la poste l'a mise à la portée de tous ceux (y compris les femmes) qui avaient les moyens d'en payer le port et qui savaient matériellement écrire (c'étaient à peu près les mêmes). Grâce à la poste, à la liberté qu'elle donne moyennant quelques sols, la lettre échappe au monopole masculin et devient un moyen d'expression commode et familier pour les femmes. Mais cette nouvelle façon d'écrire ne doit rien à l'ancienne, sauf peut être, par une confusion de vocabulaire, l'idée de faire entrer certaines de ces lettres dans la littérature, de transformer certains épistoliers (ou épistolières) en auteurs de lettres.

Cela ne s'est pas fait sans difficultés. Pinchêne a corrigé Voiture avant de le publier. La correspondance de Bussy, la première vraie correspondance privée publiée, a été corrigée au moins deux fois, l'une par l'épistolier lui même en transcrivant ses lettres et les réponses reçues dans des registres manuscrits dont certains sont parvenus jusqu'à nous, l'autre par ses enfants, sa fille et surtout son fils aîné, quand ils ont préparé l'édition de ses Mémoires, puis de ses Lettres, en 1696 et 1697. On peut lire aujourd'hui encore les « oui » et les « non » qu'ils ont placés dans les marges des manuscrits, les traits qui barrent des paragraphes ou des lettres entières, et aussi les corrections et modifications du texte original, sans parler de ce qu'ils y ont ajouté de leur cru. En tant que partie de cette correspondance, les lettres de Mme de Sévigné à Bussy (les premières lettres d'elle qu'on ait publiées) ont subi ce sort-là.

En 1734 et 1754, ses lettres à Mme de Grignan seront pareillement corrigées par Perrin, l'éditeur chargé par la famille de les rendre convenables pour le public et soucieux, lui, d'en rendre le style, la forme et le contenu à peu près conformes à l'idée héritée de la tradition du genre épistolaire . Ainsi, même pour des lettres de femmes, ce sont des hommes, Bussy, son fils ou Perrin, qui sont intervenus en dernier ressort. Tant il est vrai qu'à la libre pratique, éventuellement féminine, de la lettre favorisée par la poste s'oppose le carcan du genre épistolaire masculin hérité de la tradition des anciens et des humanistes.