Lettres de femmes et sentiments

On connaît le texte de La Bruyère sur le don particulier que les femmes auraient pour les lettres. « Ce sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d'écrire », lit on dans la quatrième édition des Caractères en 1689. Balzac et Voiture, explique l'auteur, ont dû la célébrité de leurs lettres, l'un à leurs qualités de forme (leur « tour » et leur « style »), l'autre à des talents intellectuels et sociaux (son « esprit » et son « agrément ») . C'est fort bien symboliser dans Balzac la rhétorique traditionnelle et, dans Voiture, la nouvelle rhétorique galante, et aussi la moderne confusion entre l'homme et l'œuvre. La Bruyère n'oublie qu'une chose, mais elle est capitale, l'appartenance volontaire de l'un à la tradition du genre épistolaire, l'écriture au jour le jour des lettres de l'autre, destinées à plaire dans l'instant et non écrites en vue de la publication.

Les lettres de ces deux auteurs, continue La Bruyère, « sont vides de sentiments, qui n'ont régné que depuis leur temps [c'est à dire après eux], et qui doivent aux femmes leur naissance. » Ce prétendu surgissement des sentiments grâce aux femmes repose sur un solide préjugé, largement répandu, que l'homme serait toute raison et la femme gouvernée par le cœur. Micheline Cuénin, dans son article sur « La lettre éducatrice de la sensibilité », a tenté de monter qu'au contraire la nouveauté des lettres de Voiture vient de la place accrue qu'il a donnée au cœur. Costar, dans sa défense de Voiture contre Balzac, l'aurait bien vu, qui détache pour le prouver une phrase d'une lettre à Mme de Schomberg: « celles dont vous avez emporté le cœur ne perdent pas tant que moi à votre absence », et la commente ainsi: « On lira parfois dix épîtres de Cicéron, où il ne se remarquera pas un seul trait qui soit du prix de ce mot. » Contrairement à La Bruyère, Costar a en effet bien senti chez Voiture l'émergence d'une liberté. « L'amour d'inclination que nous avons tous pour la liberté s'étend jusqu'aux productions de l'esprit », dit il. Si importante qu'y soit effectivement la part de l'esprit, la lettre de Voiture libère de l'éloquence de Balzac parce qu'elle cherche plus à établir une communication avec le destinataire qu'à susciter l'admiration du public .

En raison du préjugé mis en partie à mal par l'exemple de Voiture, il existait bien avant Balzac et lui, à l'intérieur du genre épistolaire, une catégorie particulière, un sous-genre réservé au sentiment, les « lettres amoureuses » à la fois héritées des héroïdes latines et des lettres italiennes dont elle ont tiré leur nom . En 1555, trente et un ans avant de publier ses Lettres, Estienne Pasquier avait imprimé des « Lettres amoureuses » dans ses Rimes et proses. Du Tronchet, qui n'avait donné que des lettres « humanistes » dans son recueil de 1569, publia trois ans après un recueil de cinquante quatre Lettres amoureuses, majoritairement imitées de l'italien Bembo. Il reprendra plusieurs de ces lettres là dans les (nombreuses) rééditions de ses Lettres missives et familières. Ces lettres amoureuses supposent l'intervention de femmes, au moins comme destinataires, parfois comme auteurs. C'est par ce biais qu'elles sont d'abord entrées dans la littérature épistolaire.

Si Faret, en 1627, n'a donné aucune lettre de femmes dans son Recueil de lettres nouvelles, c'est qu'il ne contenait pas de lettres amoureuses. Rosset, lui, en avait introduit quelques unes dans ses Lettres amoureuses et morales des beaux esprits de ce temps, parues pour la première fois en 1608. Il les renforce en 1624 et 1625 à l'aide des lettres traduites de l'italien, celles par exemple d'lsabella Andréini (quatre lettres empruntées à Bembo). Au même moment, dans son Bouquet des plus belles fleurs de l'éloquence, recueil de lettres publié en 1624 avec beaucoup de succès, La Serre introduit quelques letres de femmes. Ce sont toutes des lettres amoureuses, traductions ou fictions dans la lignée des Héroïdes d'Ovide: réponse d'Hélène à Pâris, lettre de Philis à Démophon, lettre de Caliste à Dorilas...

En 1642, dans son Nouveau Recueil de lettres de dames tant anciennes que modernes, François de Grenaille ajoute à de semblables lettres amoureuses une traduction partielle des lettres d'Héloïse à Abélard (la première), quelques lettres fictives de reines ou de femmes célèbres (Jeanne d'Arc à Charles VII), voire quelques lettres de femmes familières ou éloquentes. « Vous trouverez ici, explique-t-il dans sa préface, des pièces anciennes aussi bien que des modernes. Vous en verrez dont l'original est en italien, et d'autres dont il est grec ou latin, mais elles parlent français pour recevoir les respects qui leur sont dus. » Il a contourné l'obstacle auquel s'était heurté du Bosq (le manque de textes) en recueillant des lettres où des femmes s'exprimaient dans la tradition des héroïdes et des lettres amoureuses sans se soucier de savoir si elles étaient vraiment les auteurs des textes qu'on leur prêtait.

Souvent écrites par des hommes, toujours traduites et adaptées en français par des hommes, ces « lettres amoureuses », catégorie bien définie et bien connue du genre de la lettre, enferment les dames dans une rhétorique et dans des rôles hérités d'une tradition contraignante et épuisée. Les « sentiments » n'y apparaissent que sous la forme de sentiments d'amour rhétoriquement développés à l'intérieur d'une thématique convenue. Associées au modèle de la « lettre amoureuse », les femmes se sont trouvées liées au genre de la lettre sans qu'elles y aient vraiment eu de part bien avant Balzac et Voiture. Mais ces lettres n'ont rien à voir avec celles qui motivent le jugement de La Bruyère: des lettres aussi libres et spontanés que les sentiments exprimés.

Du côté de la pratique épistolaire, très avant dans le siècle, on se heurte pour l'expression des sentiments vrais à une double impossibilité, clirement exprimée en 1655 par Mlle de Scudéry dans une conversation de Clélie sur la lettre. Elle y distingue soigneusement les lettres où s'exprime la passion de celles où il n'est question que de la feindre galamment.Les hommes excellent, dit-elle, dans les secondes et balbutient dans les premières, car « un pauvre amant, dont la raison est troublée », est absolument incapable de mettre le moindre ordre et le moindre art dans ses propos. Il n'a donc rien de mieux à faire que de cacher ces sortes de lettres, qui ne lui font guère honneur. Quant aux femmes, elle se heurtent à un strict interdit de bienséance. Point question de donner libre cours à leur amour. La pudeur les oblige à ne jamais s'abandonner à l'avouer ouvertement, encore moins à l'écrire. C'est la théorie. En pratique, les interlocuteurs sont divisés. Plotine, qui paraît représenter l'opinion principale, soutient qu'il y a « plus de belles lettres d'amour qu'on ne pense », mais qu'il serait honteux de les montrer.