Une supériorité épistolaire tardive au domaine incertain

La supériorité épistolaire des femmes ne vient donc pas de ce qu'elles parlent le langage du sentiment, mais au contraire de ce qu'elles doivent, par bienséance, prendre les détours de la galanterie pour les montrer en les masquant. Elles écrivent des lettres « galantes » des lettres où on parle d'amitié comme s'il s'agissait d'amour, et inversement. Dans la vie une Mme de Sévigné ou une Mme de La Fayette y étaient expertes. Comme bien d'autres. Celles par exemple dont Cotin se flatte de publier les lettres, en décembre 1662, dans ses Œuvres Galantes. Il y donne « Cent lettres et billets de dames, tant en prose qu'en vers, avec les réponses », pleines de compliments, de douceurs, de subtilités et de petits jeux littéraires à la mode. Aucune lettre n'est signée, mais l'auteur prétend que ce sont de vraies lettres et qu'il en a les originaux.

Comme Pinchêne dans sa préface aux Œuvres de Voiture, Cotin insiste sur l'aspect biographique et conjoncturel des lettres qu'il publie. « Quand il y aurait cent beaux traits, ils périssent par l'éloignement et ne touchent que ceux qui sont de l'intrigue présente. Il y a cent rapports secrets qui ne peuvent être appréciés que par les personnes qui savent les mystères du cabinet. » S'il ajoute quelques unes de ses lettres à celles des dames, ce n'est pas de sa propre initiative, mais parce qu'on lui en a renvoyé quelques unes pour les joindre aux lettres de femmes qu'il voulait imprimer afin de rendre le dialogue plus complet et plus intelligible.

Il ne publie pas ses lettres dit il, pour faire valoir son esprit, mais « pour faire valoir celui de [ses] illustres amies ». Car les dames, selon lui, écrivent « mieux et plus naturellement en ces rencontres que tous nos orateurs modernes ». L'évolution a été aussi totale que rapide. Du Bosq avait réclamé pour les femmes un droit d'écrire des lettres égal à celui des hommes. Trente ans après, Cotin proclame (le premier, semble t il) leur supériorité dans le domaine épistolaire. Non pour y avoir introduit le sentiment, comme le prétendra La Bruyère, mais en raison de l'excellence de leur esprit. c'est à dire du bel esprit. Elles triomphent dans le genre de lettres dont Voiture a fourni le modèle.

C'est qu'elles savent plus et mieux qu'il n'a fait écrire des lettres qui ne doivent rien au travail. « Je déclare donc ici que je cède aux aimables personnes du beau sexe tous les avantages du génie [des dons naturels], et ceux même de l'art qu'elles ont appris sans y penser dans la fréquentation du grand monde » (cette dernière idée n'est pas fausse). Pinchêne créditait Voiture d'avoir charmé son public en fuyant ce qui sentait l'école. « Il a très bien pratiqué cet oracle d'un ancien que c'est souvent un tour d'adresse que d'éviter de plaire aux docteurs. Aussi voulait il plaire à d'autres, je veux dire à la cour, dont les dames sont la plus belle partie ». Cotin pousse a la limite la conséquence du principe qui sous tend cette attitude: résultat de la « culture sauvage » que leur donne sans efforts la fréquentation des honnêtes gens, l'aptitude des dames à l'écriture est supérieure à celle que les doctes acquièrent péniblement par l'étude.

En pleine période classique, il affirme à propos de la lettre une esthétique radicalement différente de celle qui fonde l'art des grands auteurs. « Les belles n'ont qu'à vouloir écrire pour bien écrire. Sans effort et sans violence, tout ce qu'elles veulent écrire se présente à elles, et elles ne veulent jamais que le plus beau. » La réussite épistolaire des femmes repose sur la libre créativité d'un esprit formé par la seule pratique du monde. Pour la première fois sans doute est affirmée par Cotin ce qui va apparaître bientôt comme un des traits essentiels de l'art épistolaire des femmes: la spontanéité l'écriture .

La Bruyère reprendra cette idée, mais sans dire explicitement sur quoi il la fonde. "Elles trouvent sous leur plume, continue-t-il, des tours et des expressions qui souvent en nous ne sont l'effet que d'un long travail et d'une pénible recherche." Elles sont "heureuses dans le choix des termes". Elles rencontrant sans peine le mot juste, par bonheur, par chance, donc sans étude. Au naturel des hommes péniblement retrouvé grâce aux acquis de la rhétorique s'opposent leurs libres et justes trouvailles. La créativité féminine n'a pas été étouffée comme celle des hommes par un long et pénible apprentissage de la manière dont il faut écrire.

N'étant pas prisonnières des règles de la disposition, elles n'ont pas recours aux artifices des discours ordonnés point par point et reliés par de subtiles transitions : « elles ont un enchaînement de discours inimitable, qui se suit naturellement, et qui n'est lié que par le sens », ajoute La Bruyère. Heureuses femmes, qui n'ont appris ni à écrire ni à composer ! Heureuses femmes qui sont, comme Agnès, riches de leur ignorance ! La médaille a son revers : il arrive aux dames de faire de fautes contre la langue. « Si les femmes, conclut La Bruyère, étaient toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes d'entre elles seraient peut-être ce que nous avons dans notre langue de mieux écrit.»

La spontanéité de l'écriture féminine vantée par Cotin et La Bruyère s'accorde mal avec les sortes de lettres dont du Boscq ou Cotin lui même leur attribuait la royauté: les compliments de politesse et la galanterie. Terriblement répétitifs, ces sujets obligent à la surenchère et à l'esprit et conduisent finalement aux antipodes du naturel. A preuve les lettres qu'ils ont publiées, entièrement ou largement rédigées par eux mêmes. Ce qui frappe, c'est le contraste entre la théorie, qui vante les dons de la spontanéité féminine, et la pratique, où les hommes interviennent largement avant publication. On a beau avancer dans le temps, les lettres de femmes authentiques restent rares. En 1754 encore, la dernière et la plus complète édition des lettres de Mme de Sévigné à Mme de Grignan, base de la connaissance de ces lettres jusqu'en 1818 et au delà, a été revue et largement corrigée par Denis-Marius Perrin, un homme.

Pour La Bruyère, la supériorité des lettres de femmes vient surtout de la révolution qu'elles y ont faites en y entroduisant les « sentiments ». Ce mot chez lui ne s'applique pas aux « lettres amoureuses », dont il a négligé l'existence, mais aux lettres qui expriment librement la sensibilité. Par une singulière évolution, ce que Mlle de Scudéry n'acceptait en 1655 que pour des lettres impossibles à montrer, ce qu'elle refuse toujours de considérer comme convenable en 1684, dans des Conversations où elle reprend avec une nouvelle mise en scène ce qu'elle a écrit dans Clélie sur l'art de la lettre, l'auteur des Caractères en fait le fondement d'un nouvel art épistolaire. L'épistolier devient avec lui le contraire de ce qu'il était avec Balzac ou Voiture. La spontanéité créatrice remplace le travail conscient et le sentiment vrai succède à la galanterie et à l'esprit.