Mais qui sont ces épistolières ?

Curieusement, La Bruyère ne donne pas de noms. A Voiture et à Balzac, maîtres incontestés d'autrefois, s'opposent les épistolières inconnues d'aujourd'hui. On se demande quelles femmes il avait en vue. Deux au moins (c'est une nouveauté), ont publié leurs lettres dans l'intervalle qu'il mentionne, Mme de Brégy (Lettres et poésies, 1666), puis Mme de Villedieu (Recueil de quelques lettres ou relation galante, 1668). Lettres spontanées, ou lettres de femmes cultivées fortement influencées par la tradition littéraire ? Une sorte de mélange des deux. L'une écrit des lettres galantes; l'autre écrit dans la tradition des héroïdes. Ni l'une ni l'autre n'ont révolutionné l'expression des sentiments au point qu'on puisse voir dans la publication de leurs lettres une rupture, ou même un progrès vers les qualités de naturel, de spontanéité, de liberté dans la composition vantées chez les femmes par La Bruyère. Ce ne sont pas elles qui correspondent à son portrait robot.

Du côté de la pratique épistolaire, on ne trouve rien non plus. Personne n'a vu alors de lettres de Mme de Sévigné à Mme de Grignan. A peine écrites, la poste les emporte en Provence, où personne ne les lit que la destinataire, et éventuellement quelques membres de son entourage le plus proche. Les extraits de Mme de Sévigné (et d'autres dames) que Bussy montre au roi dans ses Mémoires, ou qu'il fait lire à de rares amis choisis, n'y ont pas été retenus pour leur contenu affectif, mais pour leur "esprit" et leur valeur de témoignage. Seules les lettres de sa fille, Mme de Coligny, citées comme pièces à conviction dans son procès contre La Rivière (elle l'a aimée passionnément et épousée secrètement, puis quittée et méprisée sous la pression de son père au point de contester la validité de son mariage) pourraient être citées à l'appui des affirmations de La Bruyère, mais Bussy les prétend inventées par le séducteur…

« Cette pauvre Coligny, écrit alors (25 janvier 1682) Mme de Sévigné à son ami Guitaut, convient d'une folle passion que rien ne peut excuser que l'amour même. Elle a écrit sur ce ton là toutes les Portugaises du monde; vous les avez vues. » Les Lettres portugaises traduites en français, cinq lettres d'amour d'une religieuse portugaise abandonnée par son amant, un officier français, voilà pour la marquise et ses contemporains le modèle absolu de la lettre d'amour, celui qui surpasse et remplace tous ceux qu'on a pu lire jusqu'alors, héroïdes et imitations d'héroïdes, traductions et adaptations des lettres d'lsabella Andréini ou d'Héloïse à Abélard.

Parues en 1669, elles avaient pour elles d'être présentées comme des lettres authentiques, exprimant une vraie passion, correspondant, par leur contenu, leur composition heurtée et leur style haletant, au modèle épistolaire féminin que vantera bientôt La Bruyère. Elles sont au moins en partie à l'origine du texte qu'il consacre aux lettres de femmes. Non plus que ses contemporains, il ne prenait garde qu'il s'agissait d'une traduction, comme le précisait l'éditeur, et Dieu sait quelles libertés on prenait alors en traduisant. Si cette traduction s'avérait l'œuvre d'un homme, que restait il de féminin dans les lettres de la religieuse ?

Les recherches modernes ont fait mieux . Elles ont, semble t il, établi que les Portugaises sont une supercherie, une invention géniale de Guilleragues un homme. La lettre de femme n'en finit pas d'échapper aux femmes. On croyait avoir affaire à cinq lettres d'épistolière, écrites dans le feu de la passion, et il s'agit de lettres rédigées à loisir par un auteur cultivé à l'intérieur d'un genre bien connu, celui de la lettre de femme abandonnée, le type même de l'héroïde...

Portugaises mises à part, le développement de La Bruyère sur la lettre de femme ne correspond à rien d'effectif dans les textes publiés à ce moment là. En 1689, l'année même de sa parution, P. Richelet publie Les plus belles lettres des meilleurs auteurs français. On y trouve d'Ablancourt, Arnaud d'Andilly, Balzac, Bouhours, Bussy, La Chambre, Conrart, Cornoille, Costar, Méré, le Chevalier d'Her, Boileau, La Fontaine, Furetière, Gombaud, Mainard, Maucroix, Marigny, Molière, Montreuil, Patru, Patin, Sarazin, Scarron, Théophile, Voiture, et une seule femme parmi vingt cinq hommes, Mme de Villedieu.

Richelet a rassemblé dans son recueil un maximum d'auteurs qui jouissaient d'une bonne notoriété et pratiquaient des styles variés à différents moments du siècle. A la notice qu'il a consacrée à chacun d'eux, il a joint ses propres réflexions sur les diverses sortes de lettres. Il pensait manifestement faire de son livre la somme de l'art épistolaire du temps pour la théorie comme pour la pratique. A l'encontre de La Bruyère, il continue de le concevoir, à la manière des manuels du début du siècle, comme l'expression habile plutôt que personnelle des situations codifiées dans lesquelles il convient d'écrire. Il n'a aucune conscience du surgissement d'une épistolarité nouvelle, occasion donnée à tous, et particulièrement aux femmes, de faire preuve de créativité et de sentiment. Il en va de même dans les recueils publiés de 1690 à 1737 par René Milleran.

La Bruyère a pourtant raison. Il a senti que le goût changeait. On commence à s'intéresser aux belles passions authentiques. On commence à priser la sincérité. L'important, c'est que Les Portugaises ont été lues à l'époque et comme authentiques et comme des lettres de femmes, au point de servir de référence à une Mme de Sévigné pour parler de vraies lettres exprimant une vraie passion. Le progrès de la spontanéité dans les lettres n'est pas venu de ce que les femmes y ont introduit les sentiments, qui en auraient été auparavant exclus, mais du constant recul, à travers tout le siècle, sous l'influence des « dames et des cavaliers », de l'intérêt pour l'expression éloquente, particulièrement dans l'expression des sentiments. On se débarrasse des modèles traditionnels pour inventer d'autres façons de dire. A mesure que le siècle avance, le développement de la pratique épistolaire, et particulièrement de la pratique épistolaire féminine, grâce en à la poste, a contribué à créer un nouvel état d'esprit, plus attentif à la spontanéité qu'à la perfection, à la vérité d'une lettre réellement échangée qu'à sa réussite technique. Même si elles n'ont pas encore accédées à l'impression, les lettres de femmes conformes à celles qu'a décrites La Bruyère existent. Il reste à en découvrir le chef-d'œuvre.