De l'épistolière inconnue à Mme de Sévigné

Les clés des Caractères proposées au XVIIème siècle confirment qu'il ne pensait pas à Mme de Sévigné en écrivant le texte qui allait populariser pendant des siècles l'idée que la lettre est un genre féminin. Peu de gens connaissaient alors ses talents d'épistolière. L'étonnant, c'est que son portrait robot de l'épistolière inconnue en qui s'incarne une nouvelle façon d'écrire des lettres s'accorde parfaitement avec celui de la marquise.

Bussy, le plus prestigieux de ses correspondants, la loue de ses négligences. Elle avait elle même remarqué les répétitions d'une de ses lettres. Il lui conseille de ne pas se plaindre d'y être sujette: « Je veux toujours de la justesse dans les pensées, mais quelquefois de la négligence dans les expressions, et surtout dans les lettres qu'écrivent les dames. » Ou encore: « Votre manière d'écrire, libre et aisée, me plaît bien davantage que la régularité de messieurs de l'Académie; c'est le style d'une femme de qualité, qui a bien de l'esprit, qui soutient les matières enjouées et qui égaie les sérieuses. »

Dans un éloge de sa cousine destiné à sa fille, Mme de Colginy (celle des lettres à La Rivière), il écrit pareillement: « Rien n'est plus beau que les lettres de Mme de Sévigné. L'agréable, le badin, le sérieux y sont admirables. On dirait qu'elle est née pour chacun de ces caractères. Elle est naturelle, elle a une noble facilité dans ses expressions et quelquefois une négligence hardie préférable à la justesse des académiciens. » Ce qui fait la singularité du style des femmes en général et de Mme de Sévigné en particulier, c'est qu'il n'est pas « académique ». Leur beauté négligée vient de ce qu'elles savent, mieux que les hommes, dressés par leurs études à un certain mode d'expression, sortir de la platitude et de la beauté régulière.

Bussy ne connaissait pas les lettres de Mme de Sévigné à sa fille, Mme de Grignan. En 1726 , Pauline de Simiane, petite fille de l'épistolière, y vante les mêmes qualités: « Son style négligé et sans liaison est cependant si agréable et si naturel que je ne puis croire qu'il ne plaise infiniment aux gens d'esprit et du monde qui en feront la lecture. » La marquise plaît, selon l'avertissement d'un de ses premiers éditeurs, par ce qu'elle apporte de neuf, une façon d'écrire qui suit sans contrainte le mouvement de la pensée. Elle repose d'un Voiture dont « les lettres ont un ton qui s'éloigne du discours ordinaire. Ce sont des ouvrages d'esprit dans les formes et comme de commande: il n'est pas naturel d'en avoir tant lorsqu'on écrit sans travail, sans étude, en un mot sans vouloir paraître avoir de l'esprit ». C'est dire de la marquise ce que La Bruyère avait dit des femmes en général : elle délivre de la lettre masculine travaillée au profit de la lettre féminine spontanée.

La passion qui inspire Mme de Sévigné dans ses lettres à Mme de Grignan rend son oeuvre encore plus conforme au modèle vanté par La Bruyère. C'est une autre raison de son absence d'art codifié: on ne peut enserrer les débordements du cœur dans une étroite rhétorique. Le Journal de Trévoux, rendant compte des premières éditions des Lettres, en souligne l'origine affective : « Le fonds inexprimable de tendresse qu'elle se sentait pour sa fille donnait une nouvelle activité et un nouveau brillant à son génie et faisait naître sous sa plume des traits heureux et des saillies lumineuses dont elle s'apercevait d'autant moins qu'elles avaient moins coûté à l'esprit et que le cœur en avait fait tous les frais. » Traits et saillies, le journaliste insiste comme l'éditeur sur le caractère discontinu et imprévisible d'une créativité jaillissante. Mais pour la rattacher à la sensibilité maternelle plus qu'à l'esprit de la femme du monde.
Mme de Sévigné n'était pas un personnage conformiste. Il lui fut parfois reproché d'avoir une conduite « dégingandée ». Elle déteste les étroitesses des bienséances et les fausses pudibonderies. Elle ne refuse pas les gaillardises, et elle aime les originaux. Tout le contraire d'une précieuse, elle se plaît à ce qui est naturel, y compris dans le langage. Gilles Ménage se trouvait enrhumé. « Je la suis aussi, répondit elle. » Il faut dire: « "je le suis », lui répliqua Ménage, qui était grammairien. Elle s'indigna, protestant qu'elle garderait sa façon de parler, craignant sinon de se voir soudain une barbe au menton . Indocile, elle aimait agir, dire et écrire selon son habitude et son goût.

En plein siècle classique, Mme de Sévigné a écrit une œuvre dont les fondements (les élans du coeur) et la réalisation (une écriture de premier jet, sans corrections ni repentirs) sont à mille lieues du classicisme . Elle a dû à sa condition de femme de pouvoir inventer, sans avoir à se soucier des grands modèles, l'instrument dont elle avait besoin pour communiquer avec sa bien-aimée absente. Elle y a parfaitement réussi. Elle ne savait pas qu'elle réalisait ainsi le nouvel idéal de la lettre qu'allait définir La Bruyère. Elle ne savait pas non plus que sa liberté et sa spontanéité s'accorderaient un jour merveilleusement bien avec l'attente des lecteurs d'aujourd'hui.